Dividendes numériques ou dépendance ? La politique industrielle à l’ère des économies digitales
La politique industrielle ne concerne plus seulement les usines, mais aussi les plateformes, les algorithmes et les données. S’appuyant sur l’expérience du Kenya en matière de l'économie digitale, Kitrhona Cerri et Maria Mexi affirment que si la gouvernance des données, la protection des travailleurs et les mécanismes de captation de la valeur nationale ne sont pas renforcés, la digitalisation risque de reproduire une dépendance structurelle plutôt que de favoriser un développement industriel transformateur et inclusif.
Le nouveau paysage industriel : des usines aux plateformes
La politique industrielle est revenue au centre des débats mondiaux et constitue désormais un mécanisme central du développement économique, mais le domaine sur lequel elle s’applique a profondément changé. Conçue à l’origine pour favoriser les capacités de production manufacturière et gérer les échanges commerciaux, la politique industrielle fait aujourd’hui face à un environnement dans lequel la création de valeur est de plus en plus immatérielle, organisée par le biais de plateformes numériques et de nouveaux réseaux de production et d’échanges commerciaux.
Pour comprendre cette transformation, il convient de rappeler ce que la politique industrielle était censée accomplir à l’origine. Les modèles industriels traditionnels dirigés par l’État ont permis de renforcer les capacités de production grâce à un soutien, une protection et une coordination ciblés, en alignant l’État, l’industrie et la finance sur des objectifs de développement communs. Les droits de douane et les incitations protégeaient les industries naissantes ; les entreprises d’État et les investissements publics favorisaient la modernisation industrielle et l’innovation. Ces instruments persistent, mais dans l’économie digitale, la compétitivité dépend moins de la production physique de biens que de la capacité à coordonner les efforts grâce à l’infrastructure digitale.
Les plateformes digitales, infrastructures qui mettent en relation, facilitent et monétisent les interactions entre les utilisateurs et les marchés, sont désormais le tissu conjonctif de la mondialisation : elles (ré)organisent les relations de pouvoir, les échanges et la confiance. Elles mettent en relation les clients et les travailleurs, utilisent des algorithmes pour attribuer les tâches et fixent les règles qui régissent la répartition des revenus et de la réputation. Leur influence ne provient pas de la possession d’usines, mais du contrôle des données, qui déterminent qui travaille, qui apprend, qui profite et qui devient visible sur les marchés mondiaux. Cette reconfiguration fait passer le champ d’action de la politique industrielle de la seule promotion sectorielle à la gouvernance des infrastructures. La connaissance, l’innovation et la coordination, atouts fondamentaux de l’industrialisation, sont de plus en plus intégrées dans des systèmes algorithmiques et des bases de données propriétaires.
Dans une économie organisée par le code et la connectivité, la capacité à transformer les données en innovation nationale joue désormais le rôle que jouait autrefois l’investissement dans les usines ; elle sous-tend la compétitivité et la résilience des trajectoires industrielles. La gouvernance des données n’est donc plus seulement une question de confidentialité ou de sécurité, mais un pilier central de la politique industrielle. Autrefois considérées comme un simple sous-produit de la production, les données sont devenues le principal facteur de création de valeur dans l’économie digitale. Gouverner les données, c’est de plus en plus façonner la voie du développement lui-même.
Le tournant digital du Kenya
La transformation digitale redéfinit la manière dont les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire (PFRI) conçoivent et mettent en œuvre leur politique industrielle. L’expérience du Kenya dans la création d’un secteur des services digitaux, ancré dans l’externalisation du processus d’entreprise (BPO), les services reposant sur les technologies de l’information (STI), le travail indépendant en ligne et l’entrepreneuriat numérique, illustre à la fois la promesse et le paradoxe de l’industrialisation par le biais de l’intégration dans des chaînes d’approvisionnement digitales facilitées par des plateformes.
Depuis le début des années 2000, le Kenya a fait de la transition digitale un pilier central de la transformation menée par l’État. Le Plan directeur numérique 2022-2032, le cadre de la politique nationale en matière de TIC Vision 2030 et les programmes nationaux tels que Ajira Digital et Jitume Labs ont pour objectif de connecter les jeunes au marché mondial du travail en ligne et d’attirer les investissements dans l’externalisation. Dans le cadre du barème tarifaire 2022 de la Communauté de l’Afrique de l’Est, le Kenya continue de faire la distinction entre les composants des technologies de l’information et de la communication, et les produits électroniques finis afin de promouvoir l’assemblage local, ce qui témoigne de la continuité des outils industriels. Mais son objectif de développement s’étend désormais au-delà de la production de biens pour inclure les services digitaux, la connectivité et les compétences numériques. En 2025, environ 1,9 million de Kenyans exerçaient un travail numérique, dont environ 1,2 million de travailleurs indépendants sur des plateformes. Dans l’Online Labour Index mondial, le Kenya représente environ 1 % de l’offre totale de main-d’œuvre en ligne, se classant parmi les plus grands exportateurs de travail digital d’Afrique. Ces chiffres contribuent à soutenir le discours selon lequel le Kenya est la « Silicon Savannah » et témoignent de l’intégration croissante du pays dans le marché mondial des services digitaux.
L’intégration du Kenya dans les marchés mondiaux des BPO, des STI et du travail digital a créé des emplois et des compétences numériques, mais la captation de valeur au niveau national reste limitée. Les travailleurs produisent des données essentielles pour l’économie mondiale du numérique et de l’IA, mais ils n’ont ni la propriété ni le contrôle de ces données, et la plupart des données générées localement sont stockées et monétisées à l’étranger. En outre, la majeure partie de la production est assurée par des plateformes étrangères dont les infrastructures de données et les algorithmes échappent à la surveillance nationale, ce qui produit ce que l’on peut qualifier de « minceur industrielle » : une économie riche en services digitaux, mais avec un contrôle limité sur l’infrastructure qui les organise. La croissance du secteur digital a donné lieu à un modèle de développement hybride : intensif en services, intégré à l’échelle mondiale, mais structurellement dépendant.
La trajectoire du Kenya reflète une tendance plus large dans les PFRI, qui occupent les segments à faible valeur ajoutée des chaînes d’approvisionnement numériques : ils fournissent des données et de la main-d’œuvre, tandis que les gains tirés de l’analyse et de la propriété intellectuelle sont réalisés ailleurs. Cette situation reproduit ce que le Programme des Nations Unies pour le commerce et développement appelle la fracture mondiale liée aux données : un monde dans lequel certains États s’approprient l’infrastructure de l’accumulation digitale tandis que d’autres fournissent les matières premières informationnelles. De telles conditions créent une forme de dépendance informationnelle qui s’apparente aux anciens modèles d’extraction des ressources et au « piège des ressources » qui caractérise depuis longtemps les économies tributaires des matières premières.
Il est donc impératif, pour le développement, de renforcer les capacités nationales en matière de localisation, d’analyse et de réutilisation des données. Cela nécessite des institutions qui traitent les données comme un actif productif et intègrent l’innovation dans les systèmes de droits et de responsabilité. Étant donné que ces dépendances façonnent également l’organisation et les conditions du travail, il est essentiel de repenser la gouvernance des données pour réimaginer la politique industrielle à l’ère des plateformes.
Les données, la dignité et le travail décent
L’économie politique des données est indissociable de l’économie politique du travail. Dans l’économie digitale, la capacité de générer et de contrôler des données permet en grande partie d’organiser et de valoriser le travail. Le lien entre la gouvernance des données et la dignité au travail est donc essentiel : les conditions dans lesquelles les données sont extraites et monétisées déterminent les conditions dans lesquelles le travail est effectué et rémunéré.
Les recherches menées auprès des modérateurs de contenu au Kenya révèlent les coûts cachés de la transition numérique. Dans les locaux de Sama à Nairobi, les employés engagés pour modérer les contenus préjudiciables pour le compte d’entreprises technologiques mondiales ont fait état de traumatismes psychologiques, de salaires imprévisibles et de recours limités. Un examen plus approfondi de l’économie des petits boulots dans le pays (travail digital à court terme, basé sur des tâches et coordonné par le biais d’applications) révèle des vulnérabilités similaires : les travailleurs sont confrontés à une surveillance algorithmique, à des revenus instables, à des écarts de rémunération entre les sexes, à des systèmes de notation opaques, à la précarité et à des possibilités limitées d’expression collective ou de protection sociale.
Comme le montrent les exemples d’autres pays, ces conditions ne se limitent pas au Kenya, mais constituent des caractéristiques structurelles du travail via les plateformes. Les algorithmes ne se contentent pas d’attribuer des tâches et d’évaluer la performance, ils déterminent également l’accès des travailleurs aux revenus et aux opportunités futures. Cette gestion algorithmique reproduit les asymétries de pouvoir au sein des réseaux de production mondiaux, les mêmes asymétries qui régissent l’extraction et la circulation des données. En effet, la marchandisation du travail et la marchandisation des données vont de pair, se renforçant mutuellement tout au long de la chaîne de valeur digitale.
L’intégration du travail décent – qui inclut une rémunération équitable, la transparence et la représentation – dans la gouvernance des plateformes est à la fois une nécessité (pour déterminer si la « transformation digitale » peut stimuler le développement) et un impératif d’une transition juste, essentielle à l’obtention de meilleurs résultats sur le plan social et du travail. Transposer ce principe dans les politiques publiques nécessite des institutions capables de coordonner des domaines qui sont trop souvent traités séparément. Cela implique d’aligner les politiques commerciales, sociales et industrielles tout en assurant la cohérence avec les cadres de l’innovation et de la concurrence. De plus, les cadres de politique industrielle doivent établir un lien entre la promotion du secteur digital et les mécanismes qui garantissent la protection des travailleurs et leur représentation collective.
Le dialogue social, qui constitue depuis longtemps un pilier des relations industrielles, reste un instrument essentiel de cette gouvernance. Il permet aux travailleurs, aux employeurs et aux décideurs politiques de débattre de la transparence des algorithmes, du contrôle et de la responsabilité, des normes salariales et des droits relatifs aux données, autant de questions fondamentales qui définissent aujourd’hui l’équité sur les marchés du travail numériques. Dans l’économie des plateformes, ce dialogue doit également inclure les acteurs de la société civile impliqués dans les débats sur la vie privée, la protection des consommateurs et l’éthique de l’intelligence artificielle. De cette manière, la politique industrielle évolue vers un processus de coordination démocratique autour de l’infrastructure qui organise la production, la connaissance et la valeur à l’ère digitale.
Cependant, les réformes nationales ne peuvent à elles seules résoudre les asymétries structurelles de l’économie digitale mondiale. Les infrastructures qui façonnent le travail et les données fonctionnent souvent au-delà des frontières, régies non pas par des normes mondiales, mais par des architectures spécifiques aux plateformes qui échappent fréquemment à tout contrôle national. En conséquence, la capacité d’un État à réglementer le travail sur les plateformes ou à garantir la souveraineté des données est limitée. Une action régionale et multilatérale coordonnée devient donc indispensable.
La coopération régionale et internationale
Le protocole digital de la Zone de libre-échange continentale africaine offre l’occasion d’intégrer ces enseignements dans les cadres réglementaires à l’échelle du continent. Le protocole vise à harmoniser les règles relatives à la gouvernance des données, au commerce digital et à la réglementation des plateformes. L’alignement des efforts nationaux sur les cadres régionaux peut permettre de tirer parti du pouvoir de négociation collectif et d’éviter un « nivellement par le bas » en matière de réglementation. Le Kenya a récemment ratifié le protocole sur le commerce digital de la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE), mais s’assurer que l’intégration numérique profite à ceux qui génèrent des données, et pas seulement à ceux qui possèdent des plateformes, demeure un défi central en matière de gouvernance.
Le multilatéralisme offre un cadre plus large pour ces réformes. L’OCDE a appelé à une coordination horizontale entre les politiques d’innovation, de concurrence et du travail, soulignant que la gouvernance digital doit faire le lien entre les progrès technologiques et les résultats sociaux. Cela inclut des mesures pour la localisation des données, une taxation équitable des services digitaux et des normes réglementaires interopérables. L’Organisation internationale du travail, à travers ses discussions en cours sur une norme mondiale pour un travail décent dans l’économie des plateformes, souligne également que la gestion algorithmique et les marchés du travail transfrontaliers nécessitent des normes communes et des mécanismes de responsabilité.
Dans une économie numérique mondiale caractérisée par des asymétries profondément enracinées, de tels cadres sont indispensables. Ils peuvent contribuer à garantir que les données et la main-d’œuvre des PFRI alimentent une modernisation durable plutôt qu’une accumulation extractive. Le Programme des Nations Unies pour le commerce et développement souligne en outre la nécessité de mettre en place une architecture mondiale qui traite les données comme une ressource partagée et favorise un accès équitable aux capacités digitales grâce au transfert de technologies et à l’innovation ouverte.
Pour les PFRI, le défi consiste à dépasser l’intégration digitale axée sur les intrants pour s’orienter vers des stratégies qui renforcent la création de valeur, la capacité d’innovation et la protection des travailleurs à l’échelon local. Une action coordonnée aux échelons national, régional et mondial peut contribuer à garantir que la transformation digitale élargisse, plutôt que ne restreigne, la marge de manœuvre politique nationale. Mais la concrétisation des principes multilatéraux en résultats tangibles dépend en fin de compte de la capacité des institutions nationales à harmoniser la gouvernance industrielle, la gouvernance du travail et la gouvernance des données dans le cadre d’une vision cohérente et transformatrice.
Une voie vers le développement digital
L’expérience du Kenya offre des enseignements précieux pour la phase actuelle de l’industrialisation digitale. Premièrement, les politiques ne peuvent se limiter à l’accès, aux infrastructures ou au développement des compétences ; elles doivent s’étendre à la gouvernance des données, à la transparence des algorithmes et à la protection des droits au travail afin de garantir la captation de valeur au niveau national. Deuxièmement, le travail décent n’est pas un sous-produit de la transformation, mais l’un de ses fondements productifs : il ancre la confiance et la stabilité sur le marché du travail, créant ainsi les conditions propices à un apprentissage continu, à l’innovation et aux retombées socio-économiques. Troisièmement, une voie de développement digital crédible ne doit pas se contenter d’attirer les investissements. Elle doit disposer des capacités réglementaires et institutionnelles nécessaires pour discipliner les monopoles des plateformes, favoriser les écosystèmes d’innovation nationaux et cultiver la confiance du public dans la gouvernance de la technologie et du travail. Les partenariats public-privé devraient donc s’étendre au-delà du capital et de la connectivité pour inclure la représentation des travailleurs, les défenseurs des droits digitaux et les petites et moyennes entreprises locales, et pas seulement les entreprises mondiales. La politique industrielle à l’ère numérique doit être imprégnée des principes de justice technologique et épistémique : un accès équitable aux infrastructures, une gouvernance inclusive des données et des connaissances, et des droits socio-économiques solides.
Alors que l’intelligence artificielle accélère la transition digitale, les PRFI sont confrontés à un choix crucial : s’adapter passivement au changement technologique ou le façonner en tant qu’architectes d’un avenir digital équitable, inclusif et durable. Repenser la politique industrielle dans ce contexte signifie embrasser le dynamisme digital tout en veillant à ce que les pays profitent pleinement des dividendes de la digitalisation.
Le défi est énorme, tout comme les opportunités.
Maria Mexi est conseillère principale en matière de politique sociale et du travail, et Kitrhona Cerri est directrice exécutive de la plateforme TASC au Graduate Institute de Genève.
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